Des discussions épicées entre copines de “Sex and the City” au totalitarisme antiféministe de “The Handmaid’s Tale”, comment les séries parlent-elles du corps des femmes ? L’auteure Camille Froidevaux-Metterie passe le petit écran au crible de l’analyse féministe. Rencontre.

Tantôt sexualisé, infériorisé, invisibilisé : le corps des femmes sera-t-il un jour libéré ? Camille Froidevaux-Metterie, professeure de science politique et chargée de mission égalité-diversité à l’Université de Reims, part du « tsunami Weinstein », né à l’automne 2017, pour retracer le cheminement de la question de l’intime dans la pensée féministe.

Aujourd’hui, à l’ère post #MeToo, la parole et l’écoute des femmes victimes de violences sexistes et sexuelles s’est libérée, d’abord sur les réseaux via les hashtags #balancetonporc ou encore #timesup. Mais qu’en est-il dans les séries TV ? L’éclairage de Camille Froidevaux-Metterie, qui participe ce mercredi 13 février à une rencontre sur le sujet.

Dans votre livre, vous décrivez un « tournant génital » dans la pensée féministe : un mouvement de réappropriation par les femmes de leur corps dans ses dimensions intimes. Dans l’univers des séries, peut-on dire que ce tournant a été opéré par « Sex and the City », qui a pour la première fois mis à l’écran des tabous comme la masturbation, la sodomie ou la ménopause ?

Pas tout à fait, car Sex and the City a démarré en 1998, et pour moi, le tournant génital s’est plutôt amorcé dans les années 2010. Mais nous avons toujours un décalage d’une dizaine d’années avec Etats-Unis : Sex and the City annonçait peut-être un tournant, effectivement, ou en tout cas, une nouvelle ère qui allait se mettre en place un peu plus tard.

Quel est le contexte historique de l’émergence de cette série, très novatrice à son époque ?

sex education

La question du corps dans sa dimension sexuelle n’était pas nouvelle. C’est une préoccupation qui remonte à la deuxième vague du féminisme, dans les années 1970, au moment des revendications pour le droit à l’avortement à et à la contraception. Ce fut alors le moment d’une libération sexuelle : maîtrisant leur nature procréatrice, les femmes aspiraient à vivre une sexualité épanouissante, libérée de la peur de tomber enceinte. Après ce moment assez intense, il y a eu d’autres combats féministes qui ont éclipsé les thématiques corporelles : les inégalités dans le travail et la vie familiale, la déconstruction des stéréotypes de genre…

Au début des années 2000, on ne parlait plus beaucoup du corps des femmes, ou alors dans une perspective négative, comme vecteur d’aliénation. S’intéresser au corps des femmes, pour certaines, c’était chercher à les réenfermer dans leur nature et à les différencier des hommes. Pourtant, on le sait, entre 15 et 30 ans, le corps dans sa dimension génitale est une préoccupation centrale de l’existence ! Mais il a fallu attendre les années 2010 pour voir une nouvelle génération de féministes réinvestir ces questions.

Dès 1975, Laura Mulvey, critique de cinéma, forgeait déjà le concept du « male gaze », omniprésent sur nos écrans : le regard masculin derrière la caméra, qui se focalise sur le plaisir masculin, et objectifie le corps féminin. Iris Brey décrit par exemple, dans « Game of Thrones », la sexualisation systématique des personnages féminins...

Le « male gaze » renvoie à la longue histoire du corps des femmes pensé comme devant être toujours « à disposition ». Aujourd’hui comme hier, toute femme qui sort dans le monde sait qu’elle sera regardée, elle est donc contrainte d’intégrer cette dimension du regard, qui peut être aussi source de violence. Cela implique que nous ne sommes pas libres de nos apparences et que nous devons intégrer la potentialité de l’agression. D’où le phénomène du slut-shaming : les signes extérieurs de féminité affirmés sont immédiatement suspects, comme si on cédait au regard objectivant des hommes. Tout cela entretient une certaine forme de rivalité intra-féminine : le regard des femmes entre elles peut aussi s’avérer violent.

Le « male gaze » concerne aussi la place des femmes dans la société : dans les séries, elles ont longtemps été cantonnées au rang de personnages secondaires. Une étude menée par l’Université de San Diego en 2017 a montré que dans les programmes ayant au moins une femme pour créatrice, les femmes représentent 51% des personnages principaux, atteignant la parité par rapport au pourcentage de femmes dans la population américaine. Or, si le créateur est un homme, ce pourcentage tombe à 38%.

L’objectivation n’est pas seulement liée à l’apparence, elle place tout le corps, en trois dimensions, sous contrainte. Elle va de paire avec la place que l’on veut qu’elles tiennent dans le monde : mineure, inférieure, secondaire. La philosophe Iris Marion Young qualifie le corps de la femme comme « empêtré d’immanence » : c’est à dire qu’il est fermé sur lui-même. On apprend depuis l’aube des temps aux petites filles à se contenir, à ne pas investir l’espace, mais à s’y tenir discrètement, modestement. Cela induit des comportements physiques très concrets : sans cesse dans l’auto-contrainte et l’auto-retenue. Les femmes s’interdisent d’occuper l’espace et de s’y accomplir. Mais c’est en train de changer, heureusement !

Vous évoquez aussi, dans votre livre, le tabou des règles. On a bien du mal à trouver une série, un film ou une pub qui représente le sang menstruel ! Pourquoi est-il invisible ?

Le sang menstruel est le symbole même de l’infériorité féminine et de la honte attachée au fait d’avoir un corps. Quel que soit le contexte, on retrouve les mêmes mécanismes d’exclusion qui associent le sang des règles à l’impureté, la souillure, et à l’indignité. Alors que lorsque les hommes perdent leur sang, c’est glorieux, c’est à la guerre ! Dans nos cultures occidentales, les grands groupes industriels ont approfondi cette interprétation négative du sang des femmes que véhiculaient les traditions et les religions. Les protections hygiéniques doivent être les plus discrètes possibles, tout est fait pour montrer aux femmes qu’elles doivent vivre comme si elles n’avaient pas leurs règles. Depuis deux-trois ans cependant, le sujet est massivement investi par les jeunes féministes. Le tournant génital, c’est cela : la réappropriation de thèmes qui, depuis toujours, enfermaient les femmes dans l’idée que leur corps étaient indignes, impropres, inférieurs... C’est plus qu’un tournant, c’est une vraie révolution.

“La pornographie, c’est l’érotisation par excellence de la domination masculine.”
Vous développez, dans un chapitre intitulé « La première fois, ou l’entrée dans son corps désirant », une réflexion sur la notion de consentement. Que peut-on dire de la façon de représenter le choix du partenaire sexuel des personnages féminins ? La relation de Blair et Chuck, dans la série « Gossip Girl », avait notamment fait polémique : présentée comme une idylle passionnelle, leur liaison n’était, pour certains points de vue, rien de moins qu’une relation toxique, et le personnage de Chuck, archétype du mauvais garçon, un sociopathe au potentiel violent...

J’ai été exaspérée par la nature des rapports entre les filles et les garçons dans cette série, elle érotise la domination masculine. La culture populaire entretient l’idée que les femmes aiment être maltraitées par les hommes, qu’elles apprécient d’être comme des jouets entre leurs mains. Or la violence et l’irrespect dans les relations sexuelles ont de graves répercussions, physiques et psychiques. Le débat actuel, post #MeToo, tente précisément de repenser les relations entre les femmes et les hommes. Tout se passe comme si on découvrait soudain la notion de consentement !

J’ai des collègues féministes qui militent pour un consentement très explicite, il faudrait dire OUI en amont de toute rencontre des corps. Je pense pour ma part qu’il s’agit plus simplement d’accepter la singularité du désir de son ou sa partenaire. Quand il n’y a pas de reconnaissance mutuelle du désir singulier de l’autre, quand l’un des partenaires considère que ses propres modalités s’imposent, le consentement est rompu, on devient aveugle à l’être de désir que l’on a en face de soi. L’éducation à la sexualité se faisant essentiellement par la pornographie chez les jeunes, ils se trouvent gavés de représentations qui ne sont pas du tout dans le consentement, absolument pas égalitaires. La pornographie, c’est l’érotisation par excellence de la domination masculine.
La nouvelle série de Netflix, « Sex Education », met précisément le doigt sur ce problème...

L’histoire est brillante : Otis, fils d’une thérapeute de couples, donne des consultations de sexologie dans son lycée. L’épisode 6 de la saison 1 est particulièrement représentatif du moment que nous sommes en train de vivre. C’est l’histoire d’une jeune fille qui fait beaucoup l’amour en sollicitant sans cesse ses partenaires sur ce qu’ils désirent, leur proposant toutes les pratiques issues du porno, jusqu’à ce qu’elle tombe sur un garçon qui lui demande : mais toi, qu’est-ce que tu veux ? Elle va consulter Otis qui lui recommande d’explorer son corps : elle ne s’était jamais masturbée et jouit alors pour la première fois, en solo. Cet épisode représente la révolution qui est en train de s’opérer dans nos représentations de la sexualité.

Le mythe du rapport sexuel parfait qui serait placé sous le signe de la pénétration vaginale, l’éjaculation marquant à la fois la fin et l’accomplissement du rapport, ce mythe s’effondre. Nous allons enfin pouvoir nous débarrasser du schéma décrit par Freud d’un orgasme clitoridien qui serait immature parce qu’infantile, et d’un orgasme vaginal seul véritable et mature. On le sait désormais, il n’y a qu’un seul organe du plaisir féminin, le clitoris. Nous en avons donc terminé avec le prisme phallocentré qui dominait les représentations de la sexualité : on découvre que les femmes n’ont pas besoin des hommes pour jouir.

Vous consacrez aussi un chapitre à l’apparence du corps, aux injonctions esthétiques qui l’emprisonnent. S’il y a bien un personnage qui, à l’écran, se contrefiche de cela, c’est bien celui de Hannah, dans « Girls », incarné par la réalisatrice Lena Dunham. La nudité de son corps qui ne répond pas aux normes de beauté a choqué beaucoup de spectateurs, notamment lors de scènes de sexe filmées de façon très réaliste… Pourquoi ?

Le violent bashing dont a été victime Lena Dunham révèle un paradoxe. Tout se passe comme si, pour accepter la révolution sexuelle en cours, il fallait souscrire aux standards esthétiques imposés ! Lena Dunham rend doublement visible la réappropriation par les femmes de leur corps. Elle a voulu montrer que cela concerne toutes les femmes, y compris celles que Virginie Despentes appelle « les moches et les imbaisables » dans King Kong Theory. Là aussi, je crois que c’est en train de changer ! La vague #MeToo, ce n’est pas seulement dénoncer les violences sexuelles, c’est aussi réclamer de vivre une sexualité égalitaire et libre ! Et cela concerne toutes les femmes.

“Il n’y a pas un centimètre cube du corps féminin qui n’échappe à un formatage extrêmement violent”
Une autre actrice, Rachel Bloom, incarne le renouveau de cette représentation du corps. Dans « Crazy Ex-Girlfriend », mi-série, mi-comédie musicale, elle dénonce notamment avec beaucoup d’humour les standards de beauté, qui ressemblent à des injonctions absurdes, dans le clip « Sexy Getting Ready Song »...

C’est tout le paradoxe de la situation présente. Par un côté, les femmes vivent une liberté inouïe relativement à ce qu’elles font de leurs corps et, dans le même temps, elle subissent des injonctions esthétiques de plus en plus pesantes et de plus en plus et nombreuses. Il n’y a pas un centimètre cube du corps féminin qui n’échappe à un formatage extrêmement violent. Aux anciennes injonctions relatives à la minceur, à la beauté et à la jeunesse, s’ajoutent de nouvelles normes, comme par exemple celle du lisse et de l’épilation intégrale. L’inventivité du monde des cosmétiques est fascinante comme en témoigne cette dernière invention : le maquillage pour le sexe. C’est du délire ! On a gagné l’immense liberté de pouvoir faire tous les choix possibles mais on la vit sous la forte contrainte ses diktats qui perdurent et se multiplient.